Bapaume
Comme des hommes à une foire de campagne – l’occupation de Bapaume
Depuis la Butte de Warlencourt ou le cimetière anglais de Warlencourt, un court trajet en voiture sur la D929 permet d’arriver à Bapaume. Ce trajet depuis la colline située à l’est d’Albert traverse l’ancien champ de bataille de la Somme de 1916, lieu où des milliers de soldats sont inhumés, certains dans des tombes recensées mais de nombreux autres simplement enfouis dans les champs et forêts et dont les dépouilles n’ont jamais été retrouvées. À quelques kilomètres seulement de la route se situent des villages dont les noms étaient naguère très connus dans tout l’empire britannique et le Commonwealth : Flers, Mametz, Thiepval, Martinpuich, Contalmaison. Les noms de deux de ces villages – Pozières et Bapaume – signalent l’orientation du périple des hommes des Forces armées impériales australiennes (AIF) à travers ce champ de bataille entre juillet 1916 et mars 1917.
Mairie de la Grand Place, Bapaume. Sur la droite on aperçoit la statue du général Louis Faidherbe. [DVA]
Une équipe de soldats australiens « de corvée » passe devant la mairie de la Grand Place, Bapaume, France, juste avant que la mairie ne soit détruite par une mine à retardement allemande, mars 1917. [AWM E00390]
Ruines encore brûlantes de la mairie de Bapaume le 17 mars 1917, jour où les Australiens pénétrèrent dans la ville. [AWM E00376]
Dès la mi-mars 1917, le retrait de l’armée allemande de la Somme vers la nouvelle ligne Hindenburg battait son plein. Les unités australiennes les talonnaient, traversant des villages comme Grévilliers et Thilloy, et s’approchant peu à peu de Bapaume. Durant leur progression, elles voyaient devant elles des indices clairs des manœuvres ennemies, et de lourds nuages de fumée qui s’élevaient de villages détruits par les Allemands situés à l’est de Bapaume et du village de Bapaume lui-même.
Pendant la nuit, les patrouilles australiennes avançaient pour prendre contact avec les Allemands et vérifier l’étendue des forces allemandes devant eux. Ces sorties ne furent pas sans pertes, car l’arrière-garde allemande était en état d’alerte et les attendait. Pendant la nuit du 15 mars 1917, une patrouille du 57e Bataillon (Victoria) était sortie devant Beaulencourt, un village situé à 4 km au sud de Bapaume. Les mitrailleurs allemands atteignirent onze hommes de la patrouille et tuèrent le caporal lancier Brian Saltau, décrit par Charles Bean comme étant « un leader actif ». L’ami de Saltau, le soldat de deuxième classe George Allen, écrivit qu’il se trouvait à côté de Saltau près des barbelés allemands, lorsqu’une balle de mitrailleuse atteignit ce dernier au cou. La patrouille revint sans sa dépouille et le lieutenant David Keyes les réexpédia de sortie afin d’enterrer Saltau, « pour lequel les hommes du régiment avaient beaucoup d’estime ». La tombe de Saltau fut perdue par la suite et son nom figure donc parmi les disparus sur les parois du mémorial national australien de Villers-Bretonneux.
Photo à grande diffusion de la fanfare de l’AIF jouant la Victoria March (marche de Victoria) à travers les ruines de la Grand Place, Bapaume, 19 mars 1917. [AWM E00426]
Le matin du 17 mars 1917, les hommes du 30e Bataillon (Nouvelle-Galles du Sud) se rapprochaient de Bapaume. À environ un kilomètre devant eux, dans un paysage ouvert à l’ouest de la ville, ils apercevaient les anciens remparts couverts d’herbe et d’arbres mais sans personne pour les défendre. Les Allemands étaient partis. Une course pour être le premier soldat de l’empire britannique à pénétrer dans Bapaume s’ensuivit. Le lieutenant Arthur White, 30e Bataillon, remporta cette course, juste devant l’un de ses hommes.
Bapaume avait été l’objectif de l’attaque anglaise initiale lors de la bataille de la Somme du 1er juillet 1916 et il avait fallu huit mois et demi à la Force expéditionnaire britannique pour couvrir les 19 km entre Albert et Bapaume. Le journaliste anglais Philip Gibbs se trouvait parmi eux :
J’étais avec les Australiens ce jour-là alors qu’ils déferlaient sur Bapaume, et ils montraient leurs trophées comme des hommes à une foire de campagne […] Je me rappelle un colonel australien qui arriva à cheval avec une chope à bière allemande accrochée à sa selle […] Le jour suivant, malgré les obus qui éclataient encore dans les ruines, des garçons australiens exposèrent des décors peints qu’ils avaient trouvés dans les décombres et y inscrivirent à la craie « Coo-ee Theater » (« Coo-ee » est un appel qu’on lance dans la brousse australienne pour retrouver ses amis)
Philip Gibbs, Now It Can Be Told, (Maintenant, on peut raconter) Londres, http://www.gutenberg.org/dirs/etext02/nicbt10.txt
Militairement parlant, Bapaume ne fut jamais « délivrée » par les Anglais, mais la propagande donnait à le croire. Selon un communiqué de presse officiel, on avait pénétré dans la ville au terme d’une lutte acharnée. Plusieurs années après, réfléchissant à ces événements, Charles Bean déplora cette exagération mais nota que le nom de « Bapaume » avait revêtu un sens symbolique :
Le personnel du corps et même des armées était obsédé par le fait de gagner les quelques centaines de mètres de boue qui y menaient, et des dizaines de milliers de soldats, soit la fleur de la nation anglaise, consacrèrent les dernières semaines de leurs vies aux efforts obsédants visant à « atteindre Bapaume ».
Charles Bean, The Australian Imperial Force in France, 1917, Official History of Australia in the War of 1914–1918 (Les Forces armées impériales australiennes en France, 1917, l’histoire officielle de l’Australie durant la guerre de 1914-1918), Volume IV, Sydney, p. 144
Le 19 mars 1917, un soldat australien inscrit son nom sur le socle du monument Faidherbe, qui servait de « mitrailleuse factice » anti-aérienne sur la Grand Place de Bapaume. [AWM E00392]
Statue du Général Louis Faidherbe, Grand Place, Bapaume. Faidherbe fit sa réputation lors de la guerre franco-prussienne de 1870-71 lorsque, en tant que commandant de l’armée du nord, il remporta plusieurs victoires mineures contre les envahisseurs de l’armée prussienne. [DVA]
Socle de la statue du Général Louis Faidherbe, Grand Place, Bapaume. Le socle fut endommagé pendant la Première Guerre mondiale. [DVA]
Entendant les nouvelles de l’occupation de Bapaume, des journalistes arrivèrent dans la ville. Ils voyageaient en voiture sur la route Albert-Bapaume à travers le paysage dévasté de la Somme. Après la Butte de Warlencourt, les Allemands avaient défoncé la route d’un grand cratère, et le 2e Bataillon pionnier australien s’employait à y aménager un détour. Bapaume fut systématiquement détruit par les Allemands. Comme le reconnaissait Charles Bean, ils étaient dans leur droit selon les règles de guerre de l’époque. Cependant, ces ruines, comme celles d’Ypres en Belgique et d’autres villes françaises, devinrent rapidement un prétexte pour donner une aussi mauvaise image que possible des Allemands :
Vus d’un peu plus loin, de nombreux bâtiments à Bapaume semblent encore curieusement s’élever parmi les décombres environnants, mais ce ne sont que des carcasses dont les fondements ont été détruits. Un pan de mur monastique à côté des décombres de l’église est le seul dont la maçonnerie magnifique ait supporté dans une certaine mesure la force des bombes qui explosèrent au dedans. Un jour il sera peut-être possible de la restaurer.
Pour le reste, Bapaume est un théâtre confus de décombres, et entre ses murs fracassés, on songeait moins au drame et à la tragédie des vies des habitants brisées à jamais qu’à l’idiotie insensée de tout cela.
Tous les indices de la vie tranquille autrefois menée par les habitants ont été si cruellement balayés que, malgré les carcasses extérieures des bâtiments qui restent debout comme pour nous narguer tant elles paraissent réelles mais doivent bientôt s’effondrer, on est seulement conscient de ressentir une rage impuissante à l’égard de ceux qui ont causé ce gaspillage et ce malheur abominables. Le chagrin, la compassion pour les pitoyables habitants, éparpillés aussi arbitrairement que leurs anciens foyers, viennent ensuite, lorsqu’on y repense, et non pas sur le vif, alors que l’on est témoin de ces scènes de dévastation.
Devastation and Some Emotions (Dévastation et quelques émotions), l’Éditeur, The War Illustrated (Grand journal de guerre illustré), mars 1917,
www.greatwardifferent.com/Great_War/
Devastated/Devestation_01.htm
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![Mairie de la Grand Place, Bapaume. Sur la droite on aperçoit la statue du général Louis Faidherbe. [DVA]](/bapaume/images/bapaume-1-tn.jpg)
![Scène de rue, Bapaume. [DVA]](/bapaume/images/bapaume-2-tn.jpg)
![Une équipe de soldats australiens « de corvée » passe devant la mairie de la Grand Place, Bapaume, France, juste avant que la mairie ne soit détruite par une mine à retardement allemande, mars 1917. [AWM E00390]](/bapaume/images/e00390-tn.jpg)
![Ruines encore brûlantes de la mairie de Bapaume le 17 mars 1917, jour où les Australiens pénétrèrent dans la ville. [AWM E00376]](/bapaume/images/e00376-tn.jpg)
![Photo à grande diffusion de la fanfare de l’AIF jouant la Victoria March (marche de Victoria) à travers les ruines de la Grand Place, Bapaume, 19 mars 1917. [AWM E00426]](/bapaume/images/e00426-tn.jpg)
![Ruines de Bapaume, 19 March 1917. [AWM E00395]](/bapaume/images/e00395-tn.jpg)
![Le 19 mars 1917, un soldat australien inscrit son nom sur le socle du monument Faidherbe, qui servait de « mitrailleuse factice » anti-aérienne sur la Grand Place de Bapaume. [AWM E00392]](/bapaume/images/e00392-tn.jpg)
![Statue du Général Louis Faidherbe, Grand Place, Bapaume. Faidherbe fit sa réputation lors de la guerre franco-prussienne de 1870-71 lorsque, en tant que commandant de l’armée du nord, il remporta plusieurs victoires mineures contre les envahisseurs de l’armée prussienne. [DVA]](/bapaume/images/bapaume-4-tn.jpg)
![Socle de la statue du Général Louis Faidherbe, Grand Place, Bapaume. Le socle fut endommagé pendant la Première Guerre mondiale. [DVA]](/bapaume/images/bapaume-5-tn.jpg)
![Église de Bapaume, Will Dyson, 1917, [lithographie sur papier, AWM ART02285.005]](/bapaume/images/art02285_005-tn.jpg)