Ceci est la version française de cette page
Aller à la version anglaise
Aller à la version néerlandaise
Belgique 1917: Troisième bataille d’Ypres
Boezinge, cimetière d’Essex Farm
« In Flanders Fields » (« Au champ d’honneur »), lieutenant-colonel John McCrae
Pierre tombale du fusilier Valentine Joseph Strudwick, infanterie légère, cimetière d’Essex Farm. [DVA]
On dirait que le cimetière d’Essex Farm est toujours rempli de coquelicots, en particulier la tombe du soldat de deuxième classe Valentine Joseph Strudwick de l’infanterie légère (carré I, rangée U, tombe 8). Devant la pierre tombale de Strudwick se trouvent normalement des douzaines de croix en bois de la Royal British Legion et des multitudes de coquelicots en papier, car c’est là l’une des tombes les plus visitées du Front occidental, dans l’un des cimetières les plus visités. La particularité de Strudwick est son âge lors de sa mort, le 14 janvier 1916 : il avait 15 ans à peine. Des centaines d’écoliers britanniques étudiant le Front occidental viennent en sortie éducative sur la tombe de Strudwick, un nombre de visiteurs évident à la vue du gazon alentour, toujours réduit à presque rien. Ils ne viennent pas à Essex Farm par milliers juste pour le pauvre Joe Strudwick, malgré la tristesse de sa destinée, mais parce que c’est là qu’est née la légende du coquelicot comme la « fleur du souvenir » dans les pays du Commonwealth.
En avril 1915, le major (à l’époque) John McCrae, de la 1ère Brigade des forces canadiennes d’artillerie, fut posté à un poste de secours médical non loin. Les restes d’un poste de secours britannique situé dans un bunker en béton construit dans le talus de la rive du canal, se trouvent de l’autre côté du sentier à côté du cimetière. Cependant, le poste de secours n’était pas aussi bétonné à l’époque où y travaillait McCrae.
Les restes d’un poste de secours britannique de la Première Guerre mondiale, cimetière d’Essex Farm. [DVA]
McCrae était ce que l’on peut appeler un « médecin guerrier », car non seulement était-il l’un des médecins les plus respectés de sa génération au Canada, mais il avait aussi servi avec mérite dans des réserves et comme officier lors de la guerre des Boers en Afrique du Sud. « Impérialiste » engagé, McCrae croyait en l’importance de l’Empire britannique et la nécessité de le défendre par les armes si besoin était. Lorsqu’il fut retiré de l’artillerie en juin 1915 pour mettre sur pied l’Hôpital général No 3, voici ce qu’il dit à un collègue, CLC Allinson :
… [il] me dit, en des termes les moins militaires qui soient, ce qu’il pensait de son transfert vers le centre médical et d’être éloigné de ses armes bien-aimées. Il finit par les mots « Allinson, tous les sacré bon dieu de docteurs de cette planète ne nous gagneront pas cette fichue guerre : la chose dont nous avons le plus besoin est un nombre croissant de combattants ».
Allinson, cité dans un article de Wikipedia sur McCrae, http://en.wikipedia.org/wiki/John_McCrae
Le 22 avril 1915, les Alliés défendant le Saillant au-delà du canal de l’Yser au nord-est firent face à une terrifiante nouvelle arme : la bertholite. Les Allemands relâchèrent ce gaz, utilisé pour la première fois sur le Front occidental, en direction des forces françaises et canadiennes, mais il toucha surtout les Français, dont nombre d’entre eux étaient des troupes d’Afrique du Nord. Face à cette nouvelle arme, contre laquelle il n’existait pas de parade, les hommes cédèrent et revinrent en nombre vers le canal et Boezinge. Marie de Milleville, qui vivait dans le village à l’époque, et n’était alors qu’une enfant, se rappelle ce moment :
… la petite cour devant la maison était remplie de soldats de couleur, couchés sur le sol ou affalés contre le mur. Nous ne pouvions rien faire pour eux, à part leur donner de l’eau. Nous avions deux grosses carafes en métal, qui contenaient deux ou trois litres chacune, et pendant des heures je fis des allers et retours entre la cour et la cuisine, les remplissant sans cesse, l’une après l’autre, pendant que ma mère restait dehors et versait l’eau aux soldats […] Je versai de l’eau pendant des heures et des heures […] Ils ne pouvaient nous dire ce qu’il s’était passé, mais nous savions que c’était quelque chose d’horrible et que les Allemands pouvaient arriver à tout moment […] Pendant tout ce temps, les obus pleuvaient non loin, et nous pouvions entendre les tirs de fusils. Cela n’arrêtait pas. Je ne pourrai jamais oublier.
Marie de Milleville, citée par Lyn MacDonald dans 1915: The Death of Innocence (1915 : la Mort de l’innocence), Londres, 1997, p.198
Le gaz faisait jaunir l’herbe, recroquevillait les feuilles, tuait les oiseaux, les poules, les rats et les animaux de ferme. On peut donc imaginer le résultat sur les poumons et les tissus tendres des gorges humaines. À Essex Farm, McCrae regarda le retrait paniqué depuis le front :
Assis sur la route, nous commençâmes à voir arriver des soldats français isolés – des hommes portant des armes, des hommes blessés, des équipées, des wagons, des civils, des réfugiés – certains par la route, d’autres par la campagne, tous parlant, criant – l’image même de la débâcle […] Les hommes [les canadiens servant avec McCrae] faisaient preuve d’un superbe tempérament : pas un mot, pas un tremblement, et c’était un test terrible […] Et la nuit au froid clair de lune continua – aucun changement, si ce n’est que les tours d’Ypres firent leur apparition sur l’arrière-plan de la ville en feu. Les obus pleuvaient toujours.
McCrae, cité par John Prescott faisant une lecture à la Guelph Historical Society, Guelph Historical Newsletter, novembre 2003, http://www.guelphhistoricalsociety.ca/
newsletters.php?news=news_nov_03
L’attaque au gaz par les Allemands inaugura la Deuxième bataille d’Ypres, qui continua jusqu’au 25 mai 1915. Les forces canadiennes et alliées combattirent pour empêcher une percée allemande dans la ville, avec de terribles pertes : 59 000 soldats britanniques et 10 000 soldats français. Par conséquent, les Britanniques furent forcés de faire reculer de manière significative le périmètre du Saillant, qui se retrouva à un kilomètre environ de la ville, l’extrémité du flanc gauche allant à la rencontre du canal au village de Boezinge, deux kilomètres environ au nord d’Essex Farm.
Pour les Canadiens de la 1ère Division canadienne, cette bataille – l’une des pires qu’ils vivront pendant la guerre – fut leur baptême du feu sur le Front occidental. Sur plus de 18 000 hommes dans cette division, 5 975 moururent. Parmi ceux-ci, 3 508 moururent le même jour, le 24 avril 1915, lorsque l’infanterie fit face à d’énormes attaques au gaz ou traditionnelles. Les lignes oscillèrent et reculèrent mais l’ennemi ne les perça pas.
Dans les pertes humaines canadiennes, plus de 1 000 furent tués au combat ou moururent de leurs blessures. Les pierres tombales portant les dates les plus anciennes au cimetière d’Essex Farm sont celles des hommes de la 1ère Division canadienne : cinq fantassins et un artilleur, qui moururent entre le 23 avril et le 3 mai 1915. Au carré 1, rangée S, tombe 5, se trouve le sergent John Steel de l’infanterie canadienne, Régiment de Manitoba, un Écossais de 27 ans qui mourut le 2 mai 1915.
Le même jour le lieutenant Alexis Helmer, 2e Batterie, 1ère Brigade canadienne d’artillerie de campagne, âgé de 22 ans, sortit de la tranchée et fut tué instantanément par l’explosion d’un obus allemand. On ramassa ce qu’on put du corps d’Helmer, on le mit dans des sacs de terre et on l’enterra ce soir-là, peut-être à Essex Farm, bien que les récits de l’époque n’indiquent pas précisément le lieu de funérailles d’Helmer.
John McCrae, qui avait travaillé sans relâche au poste de secours de la brigade canadienne depuis le début de la bataille, mena la cérémonie funèbre pour Helmer. Le jeune lieutenant avait été un ami et un ancien étudiant de McCrae, et en sa mémoire, McCrae écrivit l’un des poèmes de guerre les plus connus aujourd’hui :
In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses, row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing fly
Scarce heard amid the guns below.
We are the dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved, and now we lie,
In Flanders fields.
Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with those who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.
Version française :
Au champ d'honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix; et dans l'espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement
Des obusiers.
Nous sommes morts,
Nous qui songions la veille encor'
À nos parents, à nos amis,
C'est nous qui reposons ici,
Au champ d'honneur.
À vous jeunes désabusés,
À vous de porter l'oriflamme
Et de garder au fond de l'âme
Le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d'honneur.
Monument aux morts du cimetière d’Essex Farm, commémorant la rédaction ici faite en mai 1915 du poème « In Flanders Fields » (« Au champ d’honneur ») par John McCrae. [DVA]
Il existe différents récits contradictoires sur les circonstances dans lesquelles McCrae écrivit ce poème. Dans l’un d’entre eux, le médecin canadien est assis sur le marchepied d’une ambulance, contemplant la tombe fraîchement creusée d’Helmer et les coquelicots dansant dans le vent non loin. Selon un autre récit, McCrae était si bouleversé qu’il écrivit ces lignes en vingt minutes, afin de se calmer. McCrae lui-même aurait dit à son commandant, le lieutenant-colonel Morrison, qu’il avait composé le poème pour passer le temps en attendant l’arrivée de nouveaux blessés au poste de secours.
Quelle que soit la manière dont McCrae ait composé le poème, il finit par être publié dans le London Punch du 8 décembre 1915. À partir de là, sa popularité crût rapidement et le dernier vers en particulier, avec son côté belliqueux, fut utilisé dans les campagnes de collecte de fonds pour la guerre, en particulier aux États-Unis, lorsque ce pays se joignit à la guerre en 1917. Après la guerre, le coquelicot fut choisi comme la fleur du souvenir et utilisé lors d’occasions commémoratives comme le jour de l’Armistice, appelé aujourd’hui le Jour du Souvenir (Remembrance Day), l’anniversaire de la fin des combats sur le Front occidental : le 11 novembre 1918.
Signature dans le livre d’or du Monument aux morts de « In Flander’s Field » (« Au champ d’honneur ») au poste de secours britannique de la Première Guerre mondiale à côté du cimetière d’Essex Farm. [DVA]
Aujourd’hui, les coquelicots en papier fabriqués par la Royal British Legion, et les organismes équivalents dans les pays de l’ancien Commonwealth britannique, sont partout sur les tombes des cimetières militaires. Les visiteurs n’ont souvent pas de parents ayant combattu pendant la Première Guerre mondiale, mais ces coquelicots sont un moyen symbolique pour eux de montrer leur respect pour les innombrables pierres tombales et les histoires de ceux qui reposent sous celles-ci.
Malheureusement, peu d’autres cimetières reçoivent la même attention que celui d’Essex Farm, où affluent les gens à la recherche de l’homme qui a écrit « In Flanders Fields » (« Au champ d’honneur »), et les tombes distantes du fond du cimetière ne reçoivent jamais la même attention que celles qui se trouvent non loin du portail principal.
© 2012 Department of Veterans' Affairs and Board of Studies NSW :: Last update - December 2010
![Pierre tombale du fusilier Valentine Joseph Strudwick, infanterie légère, cimetière d’Essex Farm. [DVA]](/essex-farm/images/essex-13-tn.jpg)
![Les restes d’un poste de secours britannique de la Première Guerre mondiale, cimetière d’Essex Farm. [DVA]](/essex-farm/images/essex-14-tn.jpg)
![Cimetière d’Essex, Belgique, vers 1920. [AWM J00639]](/essex-farm/images/j00639-tn.jpg)
![John McCrae et son chien, « Bonneau », vers 1914. [C-046284, Library and Archives Canada]](/essex-farm/images/c-046284-tn.jpg)
![Monument aux morts du cimetière d’Essex Farm, commémorant la rédaction ici faite en mai 1915 du poème « In Flanders Fields » (« Au champ d’honneur ») par John McCrae. [DVA]](/essex-farm/images/essex-15-tn.jpg)
![Signature dans le livre d’or du Monument aux morts de « In Flander’s Field » (« Au champ d’honneur ») au poste de secours britannique de la Première Guerre mondiale à côté du cimetière d’Essex Farm. [DVA]](/essex-farm/images/essex-6-tn.jpg)
![Coquelicots en papier sur des pierres tombales, cimetière d’Essex Farm. [DVA]](/essex-farm/images/essex-16-tn.jpg)