Belgique 1917: Troisième bataille d’Ypres

Ypres, la Porte de Menin

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Il est ici

Les inoubliables paroles de Plumer, « Il est ici », capturèrent ce que l’on considère généralement comme l’objet premier de la Porte de Menin, c’est-à-dire de rendre hommage en les nommant à tous ceux qui ont péri dans le Saillant et qui n’ont « pas de tombe connue ». « Ici » faisait spécifiquement référence aux plaques de pierre qui couvrent les murs sous les grandes arches du monument jusqu’aux deux escaliers latéraux menant aux galeries qui font face aux remparts. Sur ces plaques sont inscrits, unité par unité, avec leur rang et leurs décorations, les noms de plus de 54 000 « disparus ». Leurs dépouilles reposent soit dans des cimetières du Saillant sous des pierres tombales portant des inscriptions telles que « Un soldat de la Grande Guerre, connu de Dieu » or « Un soldat australien de la Grande Guerre, connu de Dieu », soit elles sont à jamais perdues dans le sol des Flandres.

Couronnes de fleurs, Porte de Menin, Ypres [DVA]

Couronnes de fleurs, Porte de Menin, Ypres [DVA]

Sur les plaques de la Porte de Menin sont gravés les noms de 6 208 hommes des forces armées impériales australiennes (Australian Imperial Force, AIF). La totalité des soixante bataillons d’infanterie de l’AIF y est représentée. Le 45e bataillon de Nouvelle-Galles du Sud compte le plus grand nombre de « disparus » : 191. Les unités de soutien, telles que l’artillerie, le corps médical, le corps d’entretien, les ingénieurs, les pionniers, les compagnies d’excavation de galeries, la cavalerie légère et les batteries de mortier, sont également représentées. Il est intéressant de noter que le corps ayant connu les pertes les plus importantes (244 noms) est le corps australien de mitrailleuses. Les registres conservés à la Porte de Menin fournissent un index alphabétique de tous les noms gravés sur le monument, indiquant le numéro de la plaque sur laquelle le nom est gravé.

L’un des registres du Mémorial australien de la guerre rappelle l’impact que les combats dans le Saillant ont eu sur les familles australiennes. Il s’agit d’une liste des noms australiens gravés sur la porte, vraisemblablement compilée entre 1927 et 1928 à partir des registres officiels produits par la Commission impériale des sépultures militaires britanniques. Cette liste révèle qu’à cette époque, quasiment toutes les communautés australiennes comptaient au moins un soldat « disparu » à Ypres. Certaines pages sont couvertes de noms pour les capitales d’États, les banlieues et les villes de campagne ; d’autres ne comportent qu’un seul nom. Dans ce cas, il s’agit souvent de localités rurales isolées d’Australie-Occidentale, d’Australie-Méridionale ou du Queensland.

Soldats belges défilant par la Porte de Menin (Meensepoort) à Ypres le 28 mai 1914, juste quelques mois avant l’invasion de la Belgique par l’Allemagne en août 1914. Cette ancienne « porte » médiévale n’était à cette époque rien de plus qu’une ouverture dans les remparts du XVIIe siècle, par laquelle la route entrait dans la ville. [Photo Anthony, Ypres, Stedelijke Musea, Ypres]

Soldats belges défilant par la Porte de Menin (Meensepoort) à Ypres le 28 mai 1914, juste quelques mois avant l’invasion de la Belgique par l’Allemagne en août 1914. Cette ancienne « porte » médiévale n’était à cette époque rien de plus qu’une ouverture dans les remparts du XVIIe siècle, par laquelle la route entrait dans la ville. [Photo Anthony, Ypres, Stedelijke Musea, Ypres]

Les noms venant d’une même circonscription peuvent dévoiler la chronologie locale de mort et de souffrance produite par le Saillant d’Ypres. Un exemple typique de ce phénomène est la ville de Roma, dans la partie centrale sud du Queensland, et pour laquelle les noms de 13 soldats de deuxième classe apparaissent dans le registre du Mémorial australien de la guerre. Tous moururent en 1917. William Walters, du 12e bataillon, fut tué à la suite de la bataille de Messines en juin, tandis qu’Edward Tardent, du 42e bataillon, fut tué le premier jour de la Troisième Bataille d’Ypres, le 31 juillet. Ernest Davies, du 9e bataillon, disparut le 20 septembre à l’occasion de la bataille de la route de Menin. Neill Crawford, du 31e bataillon, Julian Thomas, du 31e bataillon et David Murphy, du 15e bataillon, ne furent jamais revus vivants après la bataille du Bois du Polygone le 26 septembre. Le 4 octobre, la bataille de Broodseinde vit tomber Oliver Cromwell, du Corps australien de mitrailleuses, et Albert Yeoman, du 42e bataillon. Et lors de la dernière poussée vers le village de Passchendaele, entre le 9 octobre et le 1er novembre, Roma perdit Stephen Brett, du 26e bataillon, Alfred Danman, du 26e bataillon, Alfred Stein, du 9e bataillon, William Waters, du 12e bataillon et Edward Williams, du 35e bataillon.

La Porte de Menin en 1913 [Photo Anthony, Ypres, Stedelijke Musea, Ypres]

La Porte de Menin en 1913 [Photo Anthony, Ypres, Stedelijke Musea, Ypres]

Halles aux draps à la Porte de Menin, A. Henry Fullwood, 1919 [aquarelle et gouache avec fusain, AWM ART02452]

Halles aux draps à la Porte de Menin, A. Henry Fullwood, 1919 [aquarelle et gouache avec fusain, AWM ART02452]

Plaque portant le nom du Sergent Thomas Henry Fraser, Pionniers australiens, Porte de Menin, Ypres [DVA]

Plaque portant le nom du Sergent Thomas Henry Fraser, Pionniers australiens, Porte de Menin, Ypres [DVA]

Derrière chaque nom se cache l’histoire d’une bataille et une tragédie familiale. Mais quel nom choisir sur une liste aussi longue, quelle histoire raconter ? Un nom qui vient à l’esprit se trouve dans la photographie d’une femme inconnue déposant une couronne de fleurs dans une section australienne de la Porte de Menin dans les années 1920 ou 1930. Elle se tient à côté de la plaque 31 et, juste sous la couronne de fleurs, se trouve le nom du sergent Thomas Henry Fraser. Fraser, ingénieur civil et géomètre de 26 ans venant de Williamstown, dans le Victoria, s’enrôla en janvier 1916 à Melbourne. Il finit dans le 2e bataillon de pionniers et, de son rang de soldat de deuxième classe, il s’éleva à celui de sergent avant la fin juillet 1917. Ceci n’était pas du goût de son père, Alexander Fraser, qui, comme le montrent des lettres dans le dossier de l’AIF du Sergent Fraser dans les archives nationales australiennes, écrivit non seulement aux autorités militaires mais aussi à un membre du Parlement fédéral qu’il connaissait, l’Honorable Sir Robert Best, Membre de la Chambre des Représentants pour Kooyong. L’argumentation du père de Fraser était simple : son fils, un homme très qualifié, était utilisé comme rien de plus qu’un ouvrier chez les pionniers. De plus, selon M. Fraser, d’autres géomètres municipaux enrôlés avec des qualifications similaires avaient refusé de s’en remettre aux événements en Angleterre pour recevoir une nomination, comme l’avait fait le sergent Fraser, et étaient montés en grade en participant à des camps d’entraînement pour officiers en Australie avant de partir à l’étranger. Sir Robert transmit cette affaire au Secrétaire des armées en demandant de voir ce qui pouvait être fait pour le cas du sergent Fraser. Cette affaire était en cours d’examen en octobre 1917 lorsque le 2e bataillon était en action dans le Saillant d’Ypres.

Le soldat de deuxième classe Robert Porter se trouvait dans l’unité de Fraser ce jour-là :

Le 15 octobre 1917, à environ 18 heures, nous étions en train de construire une route… près d’Ypres, à proximité d’un endroit appelé Hellfire Corner. Nous étions en train de poser des planches et Fraser alla quelque peu vers l’avant, muni d’une chaîne, lorsqu’un obus allemand éclata près de lui et le tua. Il fut enterré au bord de la route, non loin de l’endroit où il était tombé. Une grande croix fut érigée.

Dossier du Bureau de recherche des personnes blessées et disparues de la Croix rouge australienne, sergent Thomas Fraser,
http://www.awm.gov.au/cms_images/1DRL428/00013/1DRL428–00013–1110306.pdf

Femme déposant une couronne de fleurs à la Porte de Menin dans les années 1920. Juste sous la couronne se trouve le nom du sergent Thomas Fraser, des Pionniers australiens. [Photo Daniel, Ypres, Stedelijke Musea, Ypres]

Femme déposant une couronne de fleurs à la Porte de Menin dans les années 1920. Juste sous la couronne se trouve le nom du sergent Thomas Fraser, des Pionniers australiens. [Photo Daniel, Ypres, Stedelijke Musea, Ypres]

La description de la mort de Fraser rapportée par Porter fut corroborée par d’autres témoins, qui mentionnèrent également l’enterrement et le fait que sa croix portait son nom et son numéro de matricule. Ces informations furent communiquées à la famille de Fraser et, dans le dossier militaire officiel de Fraser aux archives nationales australiennes, on trouve la note suivante : « Enterré au N du chemin de rondins, O du tracteur, NE de la forêt d’Y, à 2,5 milles d’Ypres ». Cependant, lorsque le champ de bataille fut nettoyé après la guerre, la croix de Fraser fut déplacée vers le cimetière de Hooge Crater, non loin de l’endroit indiqué dans son dossier. Sa mère, Harriet Fraser, demanda et reçu des photos de la croix de son fils, mais ne remarqua sans doute pas que la croix était appelée une croix « commémorative » par les autorités. Quoi qu’il en soit, la dépouille de Fraser ne fut jamais retrouvée ou, si elle le fut, elle ne put être identifiée convenablement. Il est possible qu’il repose parmi les 178 tombes de soldats australiens non identifiés à Hooge Crater. C’est ainsi que, bien qu’il fut enterré, et que sa tombe et son emplacement furent consignés, le sergent Thomas Fraser se trouve maintenant parmi les « disparus » et on lui rend ainsi hommage à la Porte de Menin – une histoire australienne parmi celles des 54 000 soldats commémorés sur ces plaques.


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