La route de Menin
Des chariots, des chars à canon et des chevaux morts : Hellfire Corner et le cimetière de la route de Menin Sud
Au sommet de la Porte de Menin trône un lion de pierre dont le regard est tourné vers l’est, vers l’ancien champ de bataille du « Saillant d’Ypres ». Les constants bombardements des deux camps transformèrent le Saillant en une étendue sauvage et désolée d’arbres tombés, de cratères, de terre retournée et, à la moindre averse, de boue. En 1917, les champs avaient depuis longtemps disparu et les villages n’étaient plus que décombres au milieu desquels survivaient parfois les vestiges des murs d’une église pour en marquer l’emplacement. À travers cette désolation passait la route de Menin, des ruines d’Ypres jusqu’à la crête inférieure du plateau de Geluveld, au sud-est.
Le champ de bataille au-delà de Hooge, sur lequel les Australiens avancèrent pendant la bataille de la route de Menin le 20 septembre 1917 [AWM E02079]
Suivant la route jusqu’à la ligne de front, les soldats étaient exposés au feu des bombardements ennemis qui, de tous côtés, faisaient jaillir des mottes de terre. Plus près de la ligne de front, le bruit des explosions d’obus se mélangeait au fracas des mitrailleuses et des coups de fusil. Au-delà de la route, éparpillés dans la nature, gisaient les vestiges de la guerre :
[…] des brancardiers se frayant un chemin à travers la boue pour évacuer les blessés […] des médecins et des aides-soignants travaillant en manches de chemise, même sous la pluie […] partout, éparpillés sur la route et poussés de côté, gisaient des chariots brisés, des chars à canon et des chevaux morts. Il était impossible de parler tellement les tirs étaient assourdissants […] de chaque côté il n’y avait que de la boue, de la boue à perte de vue.
Caporal J. Pincombe, 1er bataillon, Queen’s Westminster Rifles, cité dans Lynn MacDonald, They Called it Passchendaele (On l’appelait Passchendale), Londres, 1979, p. 139
Tout autour, le sol était jonché de cadavres. Pour les plus chanceux, leur dernière demeure était marquée d’une croix ou d’un fusil retourné, planté dans le sol, parfois couronné d’un casque en acier. La plupart disparaissaient simplement, les corps se mélangeant à la vase et à la boue :
[…] lorsqu’il cédait sous vos pieds, vous saviez que c’était sur un cadavre que vous aviez marché. C’était terrifiant. Vous aviez peut-être mis le pied sur l’estomac, et tout l’air était expulsé du corps avec un grognement. C’était à vous en faire dresser les cheveux sur la tête, et l’odeur vous soulevait le cœur.
Soldat de deuxième classe C. Miles, 10e bataillon, Royal Fusiliers, cité dans Lynn MacDonald, They Called it Passchendaele (On l’appelait Passchendaele), Londres, 1979, p. 186
Borne du rond-point de Hellfire Corner, marquant la progression maximale de l’avancée allemande vers Ypres pendant la Première Guerre mondiale [DVA]
Inscription, borne du rond-point de Hellfire Corner, marquant la progression maximale de l’avancée allemande vers Ypres pendant la Première Guerre mondiale [DVA]
Panneau de signalisation au rond-point de Hellfire Corner, indiquant la route de Menin (Meenseweg), Ypres [DVA]
Aujourd’hui, la route de Menin commence juste au-delà de la Porte de Menin et vire à droite à la première intersection. De là, elle passe par la périphérie de la ville jusqu’à un rond-point en pleine campagne, où la N37 tourne à gauche vers le village de Zonnebeke. En 1917, cet endroit était appelé Hellfire Corner, le « coin des feux de l’enfer » ; il est décrit avec réalisme par Charles Bean comme un « point exposé à des bombardements incessants ».
Plus loin se trouvait le hameau de Hooge, dont toute trace avait été effacée du paysage et, juste au nord, l’étang de Bellewaerde et Château Wood, dont il ne restait que des « troncs dénudés » et un « bassin nauséabond ». Au-delà de ce point se trouvait un demi-marécage menant à la crête de Westhoek, prise par les assauts britanniques en août 1917 pendant les premières semaines de la grande « Offensive des Flandres ». À la mi-septembre 1917, les Forces armées impériales australiennes de l’AIF préparaient une attaque à partir de la crête de Westhoek, à l’est, vers le bois du Polygone, à partir d’une ligne de front située juste au-delà de Hooge.
Les premiers Australiens à combattre dans cette zone en 1917 étaient les artilleurs. À la mi-juillet 1917, les canons des Forces armées impériales australiennes de l’AIF furent progressivement mis en action au nord et au sud de la route de Menin pour soutenir l’énorme bombardement d’ouverture de l’Offensive des Flandres. Sur une période de dix jours, quelque 3 000 canons en tous genres tirèrent pas moins de 4,25 millions d’obus sur le camp allemand. Le bruit fut entendu à Londres, à 190 kilomètres de là. Pour ceux qui se trouvaient à proximité des canons, le fracas devait être assourdissant :
Les chocs sont tout simplement atroces. Personne ne peut s’imaginer cette expérience sans l’avoir jamais vécue. Tout n’est qu’immenses flammes jaillissantes, hurlements et grésillements d’obus et fracas de grands canons. Par moments c’est tellement épouvantable […] ce n’est plus qu’un énorme brasier palpitant, frémissant, saccadé et rugissant.
Lieutenant Cyril Lawrence, 1ère compagnie de campagne, ingénieurs australiens, cité dans Nigel Steel et Peter Hart, Passchendaele: The Sacrificial Ground (Passchendaele, la terre du sacrifice), Londres, 2001, p. 208
De nombreux artilleurs australiens furent tués par les ripostes allemandes, notamment le lieutenant Arthur Walker, de la 1ère compagnie de signaux de division, qui essayait de raccorder des lignes téléphoniques à une position avancée. Walker fait partie des disparus dont le nom est gravé sur la Porte de Menin.
Pour préparer la première grande attaque australienne de l’Offensive des Flandres, prévue pour le 20 septembre 1917 au-delà de Hooge, le plus difficile était d’établir des communications permettant de ravitailler en artillerie, en munitions et autres équipements les positions nouvellement conquises ainsi que les prochains assauts prévus. Alors que des milliers de soldats d’infanterie des 1ère et 2e divisions australiennes commencèrent leur lente progression vers la ligne de front à la mi-septembre, des centaines de pionniers et d’ingénieurs australiens travaillaient à construire des routes et des pistes à travers les terres dévastées entre Ypres et Hooge. Un exemple de cet effort est la « piste à planches » qui partait de la route de Menin à un kilomètre de Hooge et arrivait jusqu’au nord-est autour de l’étang de Bellewaerde et des ruines de Château Wood. Tous les jours, des tonnes de planches venant d’Ypres étaient transportées sur des camions et déposées au bord de la route près de Hellfire Corner. De là, elles étaient récupérées par des chariots australiens de 120 chevaux, puis emmenées jusqu’au chantier, où elles étaient acheminées par les constructeurs de la route eux-mêmes.
Panneau indiquant Bellewaerde Park, juste au-delà de Hooge, où se trouvait approximativement Château Wood et où les Australiens étaient positionnés lorsqu’ils commencèrent leur avancée vers le bois du Polygone, lors de la bataille de la route de Menin le 20 septembre 1917 [DVA]
Pionniers australiens construisant une piste à planches à Château Wood, près de Hooge, le 26 septembre 1917 [AWM E00800]
Planches destinées à construire des pistes (appelés chemins Cordoroy), route de Menin, 20 septembre 1917 [AWM E00861]
Afin qu’il ne soit pas découvert par l’ennemi, le transport se faisait de nuit, mais c’était une tâche dangereuse. Cette zone était fréquemment exposée au gaz moutarde et aux bombardements allemands. Lorsque des explosions démolissaient le chemin à sens unique devant eux, les conducteurs de chariot australiens devaient rester assis sans bouger avec leurs animaux jusqu’à ce que la voie soit réparée. Le major Russell Manton, de la 15e batterie de l’artillerie de campagne australienne, évoqua le calvaire que cela représentait pour les chevaux :
… les animaux en arrivaient à savoir lorsqu’un obus approchait ; et si, à l’arrêt, les chevaux entendaient le gémissement d’une salve s’approcher, ils tremblaient et se blottissaient contre les conducteurs, cachant leur museau dans la poitrine des hommes.
Russell Manton, cité par Charles Bean, The Australian Imperial Force in France, 1917, Official History of Australia in the War of 1914-1918 (Les Forces armées impériales australiennes en France, 1917, Histoire officielle de l’Australie dans la Guerre de 1914-1918), tome IV, p. 729
Conducteurs d’artillerie australiens et leurs chevaux dans les étables du fonds de soutien australien « Australian Comforts Fund » sur la route de Menin, 21 octobre 1917 [AWM E01097]
Charles Bean couvre de louanges les conducteurs australiens, « d’humbles hommes de la campagne » qui attendaient patiemment jusqu’à ce que les dégâts soient réparés ou peut-être qu’un équipage, atteint par un obus, soit dégagé de la route. « L’efficacité sans ostentation et la maîtrise de soi de ces hommes solides étaient tout aussi remarquables que tout autre exploit australien pendant la guerre ».
Blessés ambulants se reposant devant l’entrée du poste de secours sur la route de Menin, à proximité de l’endroit où se trouve aujourd’hui le cimetière de la route de Menin Sud, septembre 1917 [AWM E01909]
Pierre tombale du conducteur Joseph Flanagan, 19e bataillon (Nouvelle-Galles du Sud), cimetière de la route de Menin Sud, Ypres [DVA]
La preuve du sacrifice de ceux qui travaillèrent derrière la ligne de front est visible dans le cimetière de la route de Menin Sud, à droite de la route, à environ 500 mètres du rond-point de Hellfire Corner, à l’intersection de la N8 et de la N37. Enterré dans le carré I, rangée U, tombe 2, repose le conducteur Joseph Flanagan, du 19e bataillon, originaire de Paddington, à Sydney, en Nouvelle-Galles du Sud. Le 18 septembre 1917, Flanagan, un ancien combattant de Gallipoli surnommé « Moe », se trouvait sur son chariot sur la route de Menin, près de Hellfire Corner, transportant des munitions, lorsqu’un obus explosa juste sous la caisse de munitions, le tuant lui ainsi que ses chevaux. Selon des témoins, Flanagan était « salement amoché ».
Également représentés dans le cimetière de la route de Menin Sud sont les tunneliers australiens. La 1ère compagnie australienne de tunneliers construisit des abris souterrains pour protéger et dissimuler l’infanterie, et des éléments du 12e bataillon (Tasmanie et Australie-Occidentale) étaient hébergés dans l’un de ces abris près de Hooge. Ils étaient sûrs et profonds, mais loin d’être confortables :
[Il faisait] très humide et sombre. L’infiltration d’eau était telle qu’il fallait à tout moment avoir une équipe pour relayer les pompes, autrement l’eau ne tardait pas à monter jusqu’au niveau des chevilles et, d’une manière ou d’une autre, cela faisait s’éteindre toutes les lumières électriques, laissant l’endroit dans une obscurité totale.
L. M. Newton, The Story of the Twelfth: A Record of the Story of the 12th Battalion during the Great War of 1914-1918 (L’histoire du douzième : récit de l’histoire du 12e bataillon pendant la Grande Guerre de 1914-1918), Hobart, 1925, p. 363
Tunneliers australiens creusant des abris souterrains près de Hooge, route de Menin, 18 septembre 1917 [AWM E02094]
Pierre tombale du soldat du génie Arthur Hodder, 1ère compagnie australienne de tunneliers, cimetière de la route de Menin Sud, Ypres [DVA]
Le 18 septembre 1917, le soldat du génie Arthur Hodder, de la 1ère compagnie australienne de tunneliers, originaire de Lithgow, en Nouvelle-Galles du Sud, se trouvait dans un camion l’amenant au travail, lui et d’autres soldats, transportant du bois pour des abris souterrains près de Hooge. Le camion était retenu près de Hellfire Corner lorsqu’il fut touché par un obus, et 23 soldats furent tués ou blessés. Hodder repose dans le carré I, rangée U, tombe 7, aux côtés d’autres soldats de la 1ère compagnie australienne de tunneliers, également morts ce même jour.
Pierre tombale du bombardier Charles Podger, Artillerie australienne de campagne, cimetière de la route de Menin Sud, Ypres [DVA]
Les soldats de l’artillerie sont également fortement représentés dans le cimetière de la route de Menin Sud. Le bombardier Charles Podger, de la 5e brigade de l’artillerie australienne de campagne, travaillait sur les canons près de Hellfire Corner le 16 septembre 1917. Enrôlé à l’origine dans la batterie, Podger était l’officier d’administration de l’unité, et il se trouvait dans son abri souterrain, vérifiant les retours de munitions, lorsqu’il fut tué par un obus perforant qui explosa à proximité. Le caporal Berkley Withers de la 5e brigade décrivit Podger comme un homme de 28 ans, de 1,77 m, « mince, légèrement voûté, pâle » que tout le monde appelait « Charlie ». Charlie fut enterré à proximité, en face du poste de secours d’une ambulance de campagne et, lorsque la guerre fut terminée, sa dépouille fut déplacée non loin de là jusqu’à sa dernière demeure, dans le cimetière de la route de Menin Sud, carré I, rangée Q, tombe 37.
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![La Porte de Menin vue de devant les remparts à Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-1a-tn.jpg)
![Panneau indiquant la route de Menin (Meenseweg), au-delà de la Porte de Menin, Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-1-tn.jpg)
![Vue sur la route de Menin (Meenseweg), Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-2-tn.jpg)
![Le champ de bataille au-delà de Hooge, sur lequel les Australiens avancèrent pendant la bataille de la route de Menin le 20 septembre 1917 [AWM E02079]](/menin-road/images/awm-e02079-tn.jpg)
![Chevaux morts, route de Menin, Ypres, 13 septembre 1917 [AWM E00734]](/menin-road/images/awm-e00734-tn.jpg)
![La route de Menin, Ypres, 14 septembre 1917 [AWM E00700]](/menin-road/images/awm-e00700-tn.jpg)
![Boue, Ypres, octobre 1917 [AWM E00870]](/menin-road/images/awm-e00870-tn.jpg)
![Les morts, bataille de la route de Menin, 20 septembre 1917 [AWM E00766]](/menin-road/images/awm-e00766-tn.jpg)
![Hellfire Corner, route de Menin, 27 septembre 1917 [AWM E01889]](/menin-road/images/awm-e01889-tn.jpg)
![Borne du rond-point de Hellfire Corner, marquant la progression maximale de l’avancée allemande vers Ypres pendant la Première Guerre mondiale [DVA]](/menin-road/images/menin-road-13-tn.jpg)
![Inscription, borne du rond-point de Hellfire Corner, marquant la progression maximale de l’avancée allemande vers Ypres pendant la Première Guerre mondiale [DVA]](/menin-road/images/menin-road-14-tn.jpg)
![Panneau de signalisation au rond-point de Hellfire Corner, indiquant la route de Menin (Meenseweg), Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-15-tn.jpg)
![Le rond-point de Hellfire Corner sur la route de Menin (Meenseweg), Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-16-tn.jpg)
![Vue sur la route de Menin (Meenseweg), vers Hooge [DVA]](/menin-road/images/menin-road-17-tn.jpg)
![Canonniers australiens chargeant un canon Howitzer, Ypres, septembre 1917 [AWM E04736]](/menin-road/images/awm-e04736-tn.jpg)
![Les canonniers, France, H. Septimus Power, 1924, huile sur toile [AWM ART09100]](/menin-road/images/awm-art09100-tn.jpg)





![Panneau indiquant Bellewaerde Park, juste au-delà de Hooge, où se trouvait approximativement Château Wood et où les Australiens étaient positionnés lorsqu’ils commencèrent leur avancée vers le bois du Polygone, lors de la bataille de la route de Menin le 20 septembre 1917 [DVA]](/menin-road/images/menin-road-42-tn.jpg)



![Soldats australiens à Château Wood, près de Hooge, 29 octobre 1917 [AWM E01220-1]](/menin-road/images/awm-e01220-1-tn.jpg)
![Pionniers australiens construisant une piste à planches à Château Wood, près de Hooge, le 26 septembre 1917 [AWM E00800]](/menin-road/images/awm-e00800-tn.jpg)
![Planches destinées à construire des pistes (appelés chemins Cordoroy), route de Menin, 20 septembre 1917 [AWM E00861]](/menin-road/images/awm-e00861-tn.jpg)
![Conducteurs d’artillerie australiens et leurs chevaux dans les étables du fonds de soutien australien « Australian Comforts Fund » sur la route de Menin, 21 octobre 1917 [AWM E01097]](/menin-road/images/awm-e01097-tn.jpg)
![Blessés ambulants se reposant devant l’entrée du poste de secours sur la route de Menin, à proximité de l’endroit où se trouve aujourd’hui le cimetière de la route de Menin Sud, septembre 1917 [AWM E01909]](/menin-road/images/awm-e01909-tn.jpg)
![Cimetière de la route de Menin Sud, Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-3-tn.jpg)
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![Tunneliers australiens creusant des abris souterrains près de Hooge, route de Menin, 18 septembre 1917 [AWM E02094]](/menin-road/images/awm-e02094-tn.jpg)
![Pierre tombale du soldat du génie Arthur Hodder, 1ère compagnie australienne de tunneliers, cimetière de la route de Menin Sud, Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-6-tn.jpg)
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![Pierre tombale du bombardier Charles Podger, Artillerie australienne de campagne, cimetière de la route de Menin Sud, Ypres [DVA]](/menin-road/images/menin-road-7-tn.jpg)