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France 1916: Bataille de la Somme
La ferme du Mouquet, le mémorial de l’AIF
Nous avons pris la ferme du Mouquet
À quoi ressemblaient les combats à la ferme du Mouquet ? Charles Bean, dans son histoire officielle, consacre trois chapitres à cette bataille de quatre semaines, pendant laquelle des milliers d’Australiens essayèrent de faire avancer la ligne britannique de quelques centaines de mètres afin de prendre la ferme. Bean écrit :
Le lecteur doit tenir pour acquis bien des conditions : la terre écorchée, une suite ininterrompue de cratères d’obus, les cadavres de jeunes hommes adossés contre les parois des tranchées ou dans des cratères d’obus ; certains, mis à part la poussière qui les recouvrait, semblaient dormir ; d’autres étaient déchirés en deux ; d’autres pourrissaient, enflés et décolorés.
Charles Bean, The Australian Imperial Force in France, 1916, Official History of Australia in the War of 1914-1918 (Les Forces armées impériales australiennes en France en 1916, Histoire officielle de l’Australie dans la guerre de 1914-1918), tome III, p. 728
Ajoutez à ce terrible portrait une fatigue sans bornes, le manque de sommeil, les heures de bombardements ennemis constants, les immenses efforts mis en œuvre pour apporter de la nourriture et des ravitaillements, le long travail exténuant de récupération des blessés ainsi que les excavations sans fin pour réparer les tranchées effondrées et en construire de nouvelles. La pire tâche sur le champ de bataille était peut-être celle du « coureur ». Les lignes téléphoniques étant détruites, un soldat ordinaire devait risquer sa vie et retourner jusqu’à son quartier général en courant à toute vitesse à travers cette étendue sauvage et désolée, déchirée par les bombardements :
Quinze ou vingt minutes plus tard, émergeant d’entre les explosions d’obus qui engouffraient les tranchées, il allait peut-être, s’il avait survécu, dévaler les escaliers, à bout de forces, exténué presque au point d’en perdre la parole, […] pour livrer son message, avant de se recroqueviller en silence dans un coin, comme un chien.
Charles Bean, The Australian Imperial Force in France, 1916, Official History of Australia in the War of 1914-1918 (Les Forces armées impériales australiennes en France en 1916, Histoire officielle de l’Australie dans la guerre de 1914-1918), tome III, p. 729
Vue sur la ferme actuelle du Mouquet à partir du mémorial de l’AIF sur la D73. La ferme ne se trouvait pas à cet emplacement pendant les combats de 1916. [DVA]
Une unité qui vit le début et la fin des combats à la ferme du Mouquet est le 16e bataillon d’Australie-Occidentale. Ces soldats participèrent aux opérations à deux reprises : d’abord du 8 au 12 août, puis du 29 au 31 août.
Pour les hommes d’Australie-Occidentale, le 8 août 1916 fut sans doute un choc. C’était la première fois que le bataillon participait à des combats depuis son évacuation de Gallipoli du 18 au 19 décembre 1915. Il s’agissait de l’un des bataillons d’origine de Gallipoli, ayant débarqué le 25 avril au soir, et, pendant les huit mois que les troupes passèrent sur la péninsule, leurs pertes s’élevèrent à 834 victimes, morts et blessés. Maintenant, sur une durée équivalente à la ferme du Mouquet, le bataillon allait perdre 76 % du bilan de Gallipoli, soit 637 morts, blessés ou disparus (vraisemblablement tués), c’est-à-dire presque les deux tiers du bataillon selon les estimations de son historien.
Le mémorial, érigé à la ferme du Mouquet en mai 1917, en hommage aux hommes du 4e bataillon (Nouvelle-Galles du Sud) morts à Pozières et à la ferme du Mouquet en juillet et août 1916 [AWM E00640]
Le 9 août à minuit, le 16e lança sa première attaque sur le Front occidental dans la campagne en contrebas de la ferme du Mouquet. Dans le no man’s land, les soldats furent guidés par des lampes plantées dans la terre par les éclaireurs, une lumière de couleur différente ayant été attribuée à chaque compagnie. Tous les objectifs du bataillon furent saisis avec succès, y compris plusieurs mitrailleuses allemandes et leurs équipes. Le lendemain, la riposte allemande fut rapide, un bombardement tel que le 16e n’en avait jamais vu à Gallipoli, déferlant sur les positions capturées et, dans l’après-midi du 11 août, une contre-attaque allemande fut lancée. Le 16e résista mais les bombardements ennemis qui suivirent se firent durement sentir sur les positions du bataillon. À travers ce brasier, un homme, le soldat de deuxième classe Martin O’Meara, se distingua par sa conduite. Le lieutenant William Lynas écrivit :
Le soldat de deuxième classe O’Meara est le soldat le plus téméraire et le plus vaillant que j’ai jamais vu ; outre les missions très ardues qui lui sont imposées, faisant partie de la section des éclaireurs, avec efficacité et entrain, cet homme occupait son temps libre à ramener les blessés, quelles que soient les conditions.
Recommandation pour la Croix de Victoria, le soldat de deuxième classe Martin O’Meara,
www.awm.gov.au/cms_images/awm28/2/101/0007.pdf
Le roi George V, tenant un télescope, accompagné du Prince de Galles (le dos tourné à l’objectif), observant les opérations australiennes à Pozières, en août 1916 [AWM H15924]
Non seulement le lieutenant Lynas, mais aussi six confrères officiers, notamment le commandant du 16e, le lieutenant-colonel Edmund Drake-Brockman, relatèrent les prouesses d’O’Meara. On lui attribua des incursions répétées dans le no man’s land sous des tirs intenses afin de secourir les blessés, non seulement ceux de son propre bataillon, mais aussi ceux du 15e bataillon. Le lieutenant Frank Wadge estima qu’O’Meara avait secouru « pas moins de 20 » soldats. Il récupéra deux blessés, qui gisaient dehors depuis des heures, et les ramena en lieu sûr sous d’intenses tirs ennemis qui avaient découragé tous les autres secouristes, malgré leurs bonnes intentions. O’Meara participa également au ravitaillement en munitions et en grenades pendant les bombardements d’artillerie qui réduisaient en pièces les tranchées et les parapets. « Je ne voulais pas dépêcher qui que ce soit pour cette mission », écrivit le lieutenant Lynas, « O’Meara partit de sa propre initiative ». Les sept officiers du 16e bataillon recommandèrent tous O’Meara pour la Croix de Victoria, et il devint le seul membre de l’AIF né en Irlande à recevoir cette médaille pendant la Première Guerre mondiale.
Au bout du compte, ces premiers combats sur le Front occidental coûtèrent au 16e bataillon 36 morts et 364 blessés et disparus. Parmi les morts se trouvait un membre d’origine du bataillon, le sergent Charles Jewell, qui rédigea un testament juste avant de débarquer à Gallipoli le 25 avril 1915, léguant l’intégralité de ses arriérés de salaire à sa sœur : « L’idée que [cet argent] allait rester aux mains du gouvernement aurait de quoi inquiéter ».
Un autre ancien combattant de Gallipoli qui trouva la mort sur ce champ de bataille est le caporal John Nelson dont le frère, le sergent-major William Nelson, du 23e bataillon des Northumberland Fusiliers, avait été tué lors de l’attaque britannique d’ouverture de la bataille de la Somme, seulement six semaines plus tôt. Une autre tragédie est celle du soldat de deuxième classe Peter Pedretti, un jeune immigrant suisse habitant en Australie-Occidentale, naturalisé en 1914 : il s’enrôla en janvier 1916, se rendit en France et fut tué pendant son premier combat le 10 août 1916 à la ferme du Mouquet.
Ni la dépouille de Nelson, ni celle de Pedretti ne furent jamais retrouvées ; leurs noms sont honorés sur le mémorial national australien à Villers-Bretonneux. Jewell mourut bien loin des lignes dans un hôpital militaire, et il fut enterré dans l’extension du cimetière communal de Warloy-Baillon.
Le 16e bataillon retourna à la ferme du Mouquet le 29 août 1916. Entre-temps, de nombreux bataillons avaient été envoyés au combat, et c’est au prix de milliers de victimes que le front avançait toujours plus près de la ferme. La nuit du 29 août, sous la direction de l’un des chefs légendaires des forces armées impériales australiennes (AIF), le major Percy Black, le 16e prit d’assaut les ruines de la ferme du Mouquet et affronta les Allemands dans les abris et les caves de cette forteresse :
Ses hommes [la compagnie de Black], Black en tête, passèrent directement à travers les tas de détritus. Une mitrailleuse allemande était déjà en position lorsque Black atteignit les remblais dans le coin le plus éloigné. Mais le mitrailleur s’était abrité, bien que ses mains fussent sur les boutons, et, lorsqu’il leva la tête, Black l’abattit et mit deux balles dans la mitrailleuse. Black fut immédiatement abattu par une bombe.
Charles Bean, The Australian Imperial Force in France, 1916, Official History of Australia in the War of 1914-1918 (Les forces armées impériales australiennes en France en 1916, Histoire officielle de l’Australie dans la guerre de 1914-1918), tome III, p. 833
Le 16e fut incapable de tenir la ferme du Mouquet ni les autres positions avoisinantes qu’il avait prises pendant son premier assaut. Les contre-attaques déterminées de l’ennemi le ramenèrent littéralement à ses lignes de départ. De fortes averses avaient également transformé en bourbier le sol de la ferme du Mouquet, éventré par les obus. La boue s’infiltrait dans les mécanismes des fusils et des mitrailleuses, les rendant inutilisables, bloquant même les détonateurs des grenades. L’historien du bataillon décrivit cette opération comme « une attaque désastreuse » engendrant des pertes « considérables ». La liste des morts du Mémorial australien de la guerre compte 59 morts pour le 16e bataillon pour la période du 30 au 31 août 1916, dont la plupart avaient sans doute trouvé la mort dans l’attaque manquée de la ferme du Mouquet. Sur ce bilan, 42 soldats, soit 71 % des hommes, étaient portés disparus et leurs corps ne furent jamais récupérés pour être enterrés dans une tombe avec leur nom.
Dans le cadre des enquêtes effectuées pour les familles de ces « disparus », le Bureau de recherche des personnes blessées et disparues de la Croix rouge australienne eut des difficultés à reconstituer, à partir des témoignages de survivants, ce qui s’était exactement passé dans la nuit du 29 au 30 août 1916. La confusion avait régné pendant l’opération, le bataillon ayant dû battre en retraite en toute hâte de la ferme du Mouquet. Ce sentiment d’incertitude se fait sentir dans le témoignage du soldat de deuxième classe Alfred Simmons quant au sort de ses compagnons John Chisholm, Andrew Mundy et Daniel Sullivan :
Nous avons été repoussés et la retraite s’est faite dans une grande pagaille. J’ai vu Jack Chisholm, Dan Sullivan et Mundy partir. Nous avions pris la ferme du Mouquet, mais nous ne pouvions pas la tenir, l’ennemi avait une véritable forteresse et nous avions perdu tous nos officiers. Nous avons pensé qu’ils avaient été faits prisonniers s’ils n’avaient pas été tués.
Le soldat de deuxième classe Daniel Sullivan, dossier du Bureau de recherche des personnes blessées et disparues de la Croix rouge australienne, The War Illustrated (La Guerre illustrée),
7 septembre 1918, édition web,
www.awm.gov.au/cms_images/1DRL428/00034/1DRL428–00034–2660701.pdf
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![La ferme du Mouquet à Pozières, Fred Leist, 1917 [crayon et aquarelle sur carton, AWM ART02875]](/mouquet-farm/images/awm-art02875-tn.jpg)
![Vue sur la ferme actuelle du Mouquet à partir du mémorial de l’AIF sur la D73. La ferme ne se trouvait pas à cet emplacement pendant les combats de 1916. [DVA]](/mouquet-farm/images/mouquet-4-tn.jpg)
![Le mémorial, érigé à la ferme du Mouquet en mai 1917, en hommage aux hommes du 4e bataillon (Nouvelle-Galles du Sud) morts à Pozières et à la ferme du Mouquet en juillet et août 1916 [AWM E00640]](/mouquet-farm/images/awm-e00640-tn.jpg)
![La route de la ferme du Mouquet [DVA]](/mouquet-farm/images/mouquet-9-tn.jpg)
![Le roi George V, tenant un télescope, accompagné du Prince de Galles (le dos tourné à l’objectif), observant les opérations australiennes à Pozières, en août 1916 [AWM H15924]](/mouquet-farm/images/awm-h15924-tn.jpg)
![Plaque commémorative du mémorial de l’AIF à la ferme du Mouquet [DVA]](/mouquet-farm/images/mouquet-5-tn.jpg)
![Le paysage de la ferme du Mouquet en octobre 1916 [AWM E00006]](/mouquet-farm/images/awm-e00006-tn.jpg)
![Les ruines des caves situées sous la ferme du Mouquet, en février 1917 [AWM E00252]](/mouquet-farm/images/awm-e00252-tn.jpg)